“C’est une création vraiment collective !” : l’immense contrebassiste Henri Texier au Festival Radio France

"C'est une création vraiment collective !" : l’immense contrebassiste Henri Texier au Festival Radio France

Souvent surnommé le “Mingus français”, l’immense contrebassiste Henri Texier fait montre, à 79 ans, d’une fraîcheur et d’une créativité renversantes. Sylvain Gripoix

Le contrebassiste Henri Texier, 79 ans, présente son fantastique projet en septette “An Indian’s life” ce mercredi dans le cadre du Festival Radio France. Rencontre avec un authentique sachem du jazz français à l’enthousiasme inentamé :

Après “An Indian’s week” (1993) et “Sky dancers” (2016), “An Indian’s life” est le troisième album que vous dédiez aux Native Americans. D’où vient cette fascination ?

Houlala, ça remonte à très, très loin ! Je suis de cette génération de l’après-Guerre, qui sous l’influence des films américains, adorait jouer aux cow-boys et aux Indiens. Moi, j’ai tout de suite préféré être un Indien. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il suffisait d’un rien pour se déguiser : une plume, un bout de bois, une ficelle, le rouge à lèvres de ma mère pour les peintures de guerre… Ça, c’était gaminot. Mais très vite, à l’adolescence, j’ai compris que c’étaient des vrais gens, pas des ombres dans les westerns, et que ce n’étaient pas les méchants, mais le contraire, qu’ils n’avaient rien demandé et que les blancs leur avaient volé leurs terres… Alors je me mis à me documenter sur eux, c’est devenu une passion, et j’ai été hyper touché par leur respect de la nature. Et puis, c’est un peuple qui a été martyrisé et qui continue de l’être. Alors, je trouve que ça vaut le coup dans une démarche éthique et musicale de faire ce qu’on fait à l’instant : en parler. On parle mais ils font encore l’objet de clichés complètement débiles et ridicules. D’ailleurs j’ai très vite détesté les westerns de John Ford et de l’autre grand couillon, là, John Wayne, brrr… (rires)

Peut-on dire que les Indiens ont été à l’origine de votre articulation politique ?

Ils y ont clairement contribué. Mais il y a d’abord le milieu dont je suis issu : prolétaire, du bas de l’échelle. J’ai été élevé dans le respect des êtres humains, quelle que soit leur couleur, leur origine, et tout. J’ai aussi grandi dans le souvenir de mon oncle qui était dans la Résistance, dans les jeunesses communistes, et qui a été fusillé en 1942 au Mont Valérien. Et là-dessus, je découvre les Indiens, et peu de temps après, ado, le jazz, donc les noirs américains, eux aussi opprimés.

On allait effectivement faire ce rapprochement…

Je ne vais pas entrer dans les détails mais en plus de la question de l’oppression, c’est un fait historique qu’il y a eu des connexions entre les esclaves en fuite ou affranchis, et les Amérindiens. Enfin, bref, cet intérêt pour les Indiens d’Amérique est plus qu’une passion, cela participe de ce que je suis. Parfois je fais des pauses car leur histoire est au fond d’une tristesse terrible. Mais de temps en temps, cela me revient. Là, j’ai parlé d’un triptyque mais allez savoir si ça ne sera pas une tétralogie, voire plus ! (rires)

Dans votre musique, il n’y a aucun élément folklorique.

C’est plus une inspiration poétique que musicale… car il n’y a pas vraiment de musique chez les Native Americans. Il y a très peu d’instruments chez eux : le tambour, la voix, parfois le sifflet. Et rien qui relève d’une démarche artistique dans leur tradition. La musique, chez eux, appartient au rituel, elle y participe, que celui-ci ait à voir avec la communication avec les esprits, avec la guérison, ou avec tout autre motif de cérémonie. Dans tous les cas, l’accompagnement musical est purement utilitaire, et n’a strictement rien à voir avec le tam-tam qu’on entend dans les films, à quatre temps, qui insiste sur le premier temps. C'est du pipeau d'Hollywood, ça ! (rires) Chez les Indiens, le battement est régulier, un fort, un faible, pour imiter le cœur. Mais pour l’essentiel, ce sont des chants.

Donc s’il faut chercher quelque chose d’indien dans votre musique, on le trouvera dans son esprit, sa liberté, dans les grands espaces qu’elle ouvre !

C’est exactement ça ! J’ai glissé une ou deux fois une pulsation de tambours, mais c’est tout. Et puis, je ne suis pas un "indian lover" comme les Native Americans appellent eux-mêmes ces gens qui se prennent pour des Indiens (ils ne peuvent pas les supporter, ceux-là). Je ne me prends pas pour un Indien, et je ne suis pas dupe du monde amérindien non : je sais qu’ils peuvent aussi être injustes, cruels ou bêtes, bref ce sont des humains. Sauf qu’ils ont en plus, quelle que soit leur tribu, ce respect absolu de la nature.

"C'est une création vraiment collective !" : l’immense contrebassiste Henri Texier au Festival Radio France

Parlez-nous de la tribu que vous avez réunie pour ce projet !

Il y a mon fils Sébastien au sax alto, avec qui je joue depuis trente, trente-cinq ans. Depuis que je l’ai invité dans mes formations on n’a jamais arrêté de jouer ensemble, c’est un vrai compagnonnage. Il y a aussi Gautier Garrigue, un super batteur (de Perpignan d'ailleurs) qui est avec moi depuis cinq, six ans. Avec le guitariste Manu Codjia, ça doit bien faire douze ans, facile, qu’on tourne ensemble. Je suis un fidèle : quand je sens qu’avec les musiciens avec lesquels je suis, il y a encore des chemins, des territoires, à défricher et à déchiffrer, je ne change rien ! Il y a aussi Carlo Nardozza qui, comme son nom l’indique, est un trompettiste flamand : je l’ai découvert il y a une quinzaine d’années, il joue terrible, je le voulais pour ce projet. Il y a également Sylvain Rifflet, au sax ténor. J’avais entendu parler de lui mais c’est en regardant sur YouTube sa compo hommage à Stan Getz au festival Europa Jazz que je suis tombé amoureux de son son !

Et vous avez également invité une chanteuse ?

Oui, Himiko Paganotti que j’ai découvert dans le quartette de Nguyen Lê, sur son magnifique projet Songs of freedom. J’ai donc demandé à Nguyen Lê si ça ne le dérangeait pas que j’invite Himiko. Sur l’album elle chante sur le standard Black and blue mais en concert elle dit également des textes, un de Sitting Bull et d’autres de Prévert, que j’ai sélectionnés. C’est une excellente musicienne, elle entend tout si bien quand elle dit un texte, tandis que nous jouons, elle entre dans la forme du canevas harmonique de l’impro ; comme si elle improvisait les mots, c’est très chouette.

On a remarqué que les batteurs et les bassistes dans leur projet en leader, étaient toujours très généreux avec leurs musiciens…

Ah oui, généreux, c’est la moindre des choses pour moi. Mais oui, c’est vrai en général. J’ai d’ailleurs écouté ces derniers temps plusieurs albums de batteurs et me suis dit qu’ils se sous-estimaient trop, qu’ils se sous-distribuaient, qu’ils devraient laisser plus d’espace à leur instrument. Mais bon pour revenir à votre remarque, les bassistes et les batteurs, quand ils sont chefs d’orchestre, dès lors que le morceau a commencé, ils ont les deux mains prises, ils ne peuvent plus diriger… à moins de crier ! Cela signifie qu’il faut bien se faire comprendre au préalable de ses complices. Il faut donc être dans une connivence profonde, une entente réelle, avec de la compréhension et du discernement. Et comme toujours dans le jazz, il faut être à la fois précis pour que les copains sachent où aller dans le même temps décontracté pour qu’ils aient le plus de liberté possible.

Mais chez vous, personne ne barbouille la musique avec sa virtuosité !

Si jamais ça arrivait qu’un gars barbouille ou tire la couverture à lui, il ne resterait pas très longtemps ! (rires) Pour les concerts, je fais des organigrammes de manière que chaque soliste ait la possibilité de s’exprimer équitablement. Je veille à cela vraiment : qu’il y ait de la place pour tous. Pour moi, un groupe doit être comme une sphère dans laquelle chacun est à égale distance du centre, mais peut circuler en toute liberté et dans tous les sens.

De fait, votre musique transpire d’une plénitude (pour reprendre votre image de la sphère, celle-ci est pleine et c’est chouette) mais également d’une vitalité, d’une énergie positive franchement réjouissante !

Merci, et tant mieux, vraiment ! Franchement, j’aime tous mes disques, je ne suis pas de ces mecs qui disent celui-ci, je ne l’aime pas, celui-là, je ne peux plus l’écouter. Je ne regrette aucune note d’aucun de mes albums, même s’il leur arrive de ne pas être terribles, je ne les regrette pas car elles ont toutes été jouées dans les meilleures conditions possibles. Mais "An Indian’s life", sincèrement, il s’est passé quelque chose de particulier, tout le monde était tellement impliqué. C’est une création vraiment, profondément, collective. Je ne me considère pas comme un compositeur. Comme un mélodiste, d’accord, mais pas un compositeur. Je propose des mélodies et on en dispose ensemble. Je ne travaille qu’avec des musiciens que j’admire et mon boulot de chef d’orchestre, ce n’est pas de les exploiter mais de les mettre en valeur. C’est une histoire, oui, d’amour. C’est peut-être un gros mot mais on en a besoin en ce moment, je trouve.

En concert ce mercredi 10 juillet à 20 h 30 au théâtre de l'Agora à Montpellier. Concert enregistré par France Musique pour diffusion le 13 juillet à 20h Je m’abonne pour lire la suite

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